Street art et trompe l’œil : un art du faux

Je viens de comprendre, il était temps, que le street art est traversé par un puissant mouvement interne : la trompe-l ’-œil-mania. Pour donner une idée du phénomène, prenons l’exemple du site www.trompe-l-oeil.info. On y découvre à ce jour 12 000 photographies de murs et façades et 79 000 photographies de trompe l’œil. Une mode qui se répand à la vitesse des ondes électriques d’Internet et gagne tous les continents.

Voilà une bonne raison d’essayer d’y voir clair. Il convient tout d’abord de se mettre d’accord sur les mots. Trompe l’œil, 3 D, illusions d’optique ont ceci en commun que le regardeur croit voir ce qui n’est pas. En cela, il est victime d’une illusion. Son regard, croit-il, a été trompé. L’expression « illusions d’optique » renvoie à une approche scientifique du phénomène et les « illusions » ressortissent de la physique. Par contre, 3 D et « trompe l’œil » réfèrent plus généralement au monde des arts (sculpture, architecture, peinture, photographie etc.) C’est un procédé visant à créer, par divers artifices, l’illusion de la réalité (relief, matière, perspective), une technique de peinture, pour ce qui nous occupe aujourd’hui, qui consiste à représenter un objet du réel absent en nous faisant croire qu’il est là.

Il serait passionnant de raconter l’histoire du trompe l’œil dans la peinture. D’aucuns y voient l’essence même de la peinture : rendre présents par des traces graphiques un réel absent ou imaginaire. Seule la rupture de la peinture d’avec la représentation au début du XXe siècle, introduit dans ce continuum, un fossé.

Ce qui m’intéresse bien davantage c’est de comprendre pourquoi aujourd’hui dans l’art contemporain urbain on voit resurgir un procédé vieux comme le monde.

Centrons-nous sur le phénomène en lui-même. Un regardeur est trompé par un artiste et il se réjouit d’avoir été trompé ! Dit autrement, le regardeur a du plaisir à être dupé !

Une des conditions de l’illusion est la maîtrise des « artifices ». Un peu comme le magicien. Comme eux, les peintres doivent rendre invisibles les « artifices ». Quels sont ces artifices ? D’abord, la perspective. C’est elle qui donne l’impression que la surface devient volume. Que les deux dimensions du support, en fait, rendent compte d’une troisième. Les diverses perspectives sont enseignées dans les écoles d’art et là aussi, l’histoire de leur invention est riche d’enseignement. Notre œil de regardeur du XXIe siècle n’est pas celui du regardeur des « Très riches heures du duc de Berry », sans d’autres formes de procès, sans analyse aucune, nous « voyons » dans une représentation peinte volume et profondeur. Héritiers inconscients des conventions et des codes de la représentation picturale occidentale, nous les avons intégrés à un point tel que nous ne les « voyons » plus et qu’il faut un effort d’analyse des œuvres pour les donner à voir.

Inconsciemment, nous conférons une troisième dimension aux représentations réalistes. Dans l’immédiateté d’un regard nous « voyons » des objets proches et d’autres plus lointains alors qu’il n’y a pas d’objets sur la surface de la toile. Nous admettons aussi, et entre autres, qu’un personnage en partie caché par un autre « existe » dans son entièreté. En fait, notre culture a créé des routines qui relient l’œil à l’intelligence en mettant entre parenthèses, en rendant inconscients, les mécanismes perceptifs, les artifices du peintre et les procédures de la cognition. En ce sens, nous pouvons avancer que notre culture, occidentale, en l’occurrence, a changé notre perception des œuvres. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder des œuvres appartenant à d’autres cultures. Notre ignorance des codes de la représentation change notre regard sur ces œuvres. D’autres artifices renforcent le premier ; la représentation des ombres, le choix des couleurs etc. En fait, c’est la somme des artifices qui créent l’illusion.

Une question me taraude qui est centrale dans la réflexion sur le trompe l’œil à savoir comment expliquer la pérennité du trompe l’œil ?

La réponse est certainement plus simple que la question ! Le plaisir, tout bonnement, le plaisir. Celui d’être trompé.

C’est un plaisir de même nature que nous prenons quand nous voyons un tour de magie. Nous savons que la magie d’existe pas et que le magicien est un faiseur d’illusions. Nous savons que la jolie dame fort accorte qui nous a distrait le regard n’a pas été coupée en deux, que c’est une illusion.

Si l’illusion fonctionne, c’est que nous ne comprenons pas son fonctionnement. La preuve en est que si nous connaissons les secrets d’un tour, l’illusion n’existe plus. L’illusion est le fruit de notre ignorance ! Je pense alors qu’il y a dans le plaisir de l’illusion, le plaisir du mystère.

Article écrit par:

Richard Tassart est enseignant de formation. Professeur de lettres d’abord et inspecteur de l’Education nationale pendant presque 3 décennies. C’est dans ce cadre qu’il a formé et conseillé les professeurs de la Ville de Paris en Arts plastiques. En 2013, considérant que les œuvres de street art n’avaient guère dans les médias la même attention que la peinture contemporaine, il a créé un blog dans lequel il a appliqué à l’art urbain les grilles d’analyse jusqu’alors utilisées par la critique savante. Ce premier blog, « Entre les lignes, entre les mots », a donné naissance a deux blogs entièrement dédiés au street-art: Street-arts.blog et Entre les Lignes. Richard Tassart est également l’auteur de catalogues d’exposition, de biographies de peintres et concepteur de sites web pour les street artistes. Cofondateur avec Itvan Kébadian de l’association Nxptune, association qui promeut les Arts urbains, il donne des conférences dans les collèges et les lycées. Il est actuellement considéré comme un expert du graffiti et du street art.

Laisser un commentaire

Fermer le menu